Rencontre avec les Juifs d’Espagne Mairie du XVIᵉ Paris le 16 octobre 2025

Portrait Serge Dahan

Nous avons le plaisir de partager aujourd’hui la vidéo de la rencontre dédiée aux Juifs d’Espagne, organisée le 16 octobre dans les salons de la Mairie du XVIᵉ arrondissement et qui a réuni plus de 150 participants. Cette soirée s’est déroulée dans un esprit de sérieux, de transmission et d’ouverture, fidèle aux valeurs qui guident l’INSSEF.

Depuis sa création, l’Institut Européen du Monde Séfarade a pour vocation de préserver, étudier et transmettre l’héritage séfarade : son histoire, ses traditions, ses langues, son patrimoine intellectuel et spirituel, ainsi que les parcours des communautés dispersées autour de la Méditerranée et à travers le monde.

Cet engagement se décline notamment à travers un cycle annuel de conférences, initié il y a trois ans, consacré au parcours des Juifs séfarades en Europe et dans le monde.

Après le Maroc, la Grèce, le Portugal et l’Italie, cette édition consacrée à l’Espagne s’inscrit pleinement dans la continuité de ce travail.

L’histoire des Juifs d’Espagne nous rappelle la force d’une identité façonnée par l’exil, la création et la résilience. De l’Hispanie romaine à l’âge d’or d’Al-Andalus, des persécutions wisigothes à l’expulsion de 1492, cette trajectoire est l’une des grandes pages de la mémoire juive.

La rencontre du 16 octobre a donc permis d’approfondir près de deux millénaires d’histoire grâce à l’intervention de :

Le Professeur Pierre Savy, Président du Comité Scientifique de l’INSSEF, maître de conférences, spécialiste de l’histoire de la société et de la politique dans l’Italie du Nord à la fin du Moyen Âge, pour l’introduction historique ;

Le Professeur Claire Soussen, professeure en Histoire du Moyen Âge à Sorbonne Université et présidente de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public ;

Pierre Mamou, spécialiste reconnu de l’histoire des Marranes, président du Bureau Français de l’Institut Européen d’Études et de Recherche Marrane.

Julien Dray, député et conseiller régional, qui a apporté un éclairage sur l’influence persistante de l’héritage de l’Inquisition espagnole dans certaines perceptions contemporaines d’Israël, ouvrant un échange sur la distinction essentielle entre critique politique et réactivation de préjugés anciens.

La soirée s’est conclue par la remise des Prix INSSEF “Isaac Abraval 2025”

Nous tenons à exprimer nos remerciements les plus sincères à l’ensemble de l’équipe de l’INSSEF, dont l’implication, la rigueur et le dévouement ont permis la réussite de cette rencontre et la qualité de son organisation.

Nous vous invitons désormais à revivre les temps forts de cette soirée en visionnant la vidéo ci-dessous.

Puisse cette rencontre continuer à faire rayonner l’héritage séfarade et nourrir la transmission qui nous unit.

Serge Dahan Président de l’Institut Européen du Monde Séfarade

Didier Nebot, Serge Dahan,  Julien Dray, Michel Benhaim
  • Quand les vents d’Espagne portaient les exilés vers les rivages d’Afrique

par Serge Dahan
Président de l’INSSEF

À la fin du XIVᵉ siècle, la péninsule ibérique traverse une crise profonde.

La peste noire de1348, les famines, les guerres civiles et la misère ont ébranlé les royaumes chrétiens.

Dans ce climat de désespoir, les Juifs, nombreux à Séville, Tolède, Valence, Barcelone ou Murcie, incarnent à la fois la réussite économique et la différence religieuse.

Médecins, lettrés, percepteurs ou conseillers royaux, les juifs occupent des fonctions essentielles, et deviennent vite les boucs émissaires d’une société en crise.

La tension s’exacerbe sur fond du Grand Schisme d’Occident de 1378 : deux papes rivaux, l’un à Avignon et l’autre à Rome, divisent la chrétienté et affaiblissent l’autorité de l’Église.

Cette crise favorise l’émergence de prédicateurs fanatiques, tel Ferrand Martinez, archidiacre de Séville, qui multiplie les sermons accusant les Juifs d’être responsables des malheurs du royaume, provoquant révoltes et agressions dans les quartiers juifs. 

À la situation religieuse s’ajoute la détresse économique : guerres et épidémies ont ruiné paysans artisans….

Les dettes contractées auprès de créanciers juifs nourrissent la rancune d’un peuple appauvri.

Le 6 juin 1391, la colère populaire éclate à Séville.

La foule envahit la Judería de Sevilla, pille les maisons, brûle les synagogues et massacre hommes, femmes, enfants juifs.

En quelques semaines, la vague de violence s’étend à Tolède, Cordoue, Valence, Barcelone, Gérone et jusqu’à Majorque.

Les pogroms de 1391 font des milliers de morts et provoquent la disparition ou la conversion forcée de plusieurs communautés juives.

On peut trouver les causes profondes du drame dans la combinaison explosive de plusieurs facteurs : effondrement économique, exaltation religieuse et désagrégation du pouvoir royal.

L’Espagne fait face à l’effondrement des récoltes, au ralentissement du commerce et à une forte dévaluation monétaire. Les Juifs, souvent associés au pouvoir de l’argent et au crédit, deviennent des symboles de l’oppression financière.

Dans une Église fragilisée par le Schisme, les prêches extrémistes trouvent un large écho populaire. Les Juifs sont accusés de « rejeter le Christ », et leur présence est présentée comme une offense à la chrétienté.

Les rois de Castille et d’Aragon, endettés et contestés, ne parviennent plus à protéger leurs sujets juifs. Dans certaines villes, les autorités locales ferment les yeux, voire encouragent les mouvements populaires ciblant les Juifs

L’Espagne sombre alors dans une spirale de violence religieuse et sociale.

Les juifs survivants de ces massacres prennent la fuite. Certains se réfugient au Portugal ou dans les royaumes du nord d’autres gagnent l’Afrique du Nord : Oran, Tlemcen, Bougie, Alger.

Sous domination musulmane les Berbères du royaume Zianide à Tlemcen, les Hafside à l’est, Mérinide à l’ouest, l’Algérie offrent un refuge relatif.

Les Juifs y vivent sous le statut de dhimmi, mais libres de pratiquer leur religion et de commercer.

Cette première grande migration séfarade vers le Maghreb, un siècle avant l’expulsion générale de 1492, marque le début du premier exil massif des Juifs d’Espagne.

Les Juifs autochtones d’Algérie, présents depuis l’Antiquité et profondément enracinés dans les sociétés arabes et berbères, accueillent leurs frères exilés avec solidarité.

Appelés Tochavim « habitants/résidents », ces Juifs autochtones forment des communautés organisées, arabophones et intégrées dans la vie locale.

Les nouveaux venus d’Espagne, appelés Mégorashim « exilés/renvoyés », apportent avec eux une culture raffinée, la langue judéo-espagnole et une érudition religieuse remarquable.

L’accueil est fraternel (hébergement, entraide, intégration dans les circuits commerciaux…) mais les différences de rite, de langue et de statut social provoquent aussi des tensions.

Fiers de leur liturgie andalouse, les Séfarades introduisent de nouvelles pratiques religieuses qui bousculent les usages locaux.

De nombreux débats opposent alors les deux traditions.

Le rabbin Simon ben Zemah Duran, dit le Rashbatz, réfugié à Alger après les pogroms, joue un rôle décisif de médiateur.

Par ses recueils de décisions rabbiniques, il jette les bases d’une synthèse religieuse entre traditions locales et séfarades, donnant naissance à un judaïsme algérien unifié et vibrant.

Sous son impulsion, Alger devient un centre d’étude et de rayonnement spirituel majeur pour tout le Maghreb.

Les pogroms de 1391 marquent ainsi la naissance d’une mémoire et d’une culture issues de la rencontre entre les mondes juifs d’Espagne et d’Afrique du Nord.

De cette fusion naît une identité juive algérienne singulière, érudite et méditerranéenne, à la fois héritière de l’Andalousie et ancrée dans la terre d’Afrique.

Cet héritage, fruit de la rencontre entre les Juifs autochtones d’Algérie et les Séfarades exilés d’Espagne, demeure vivant et présent dans les traditions familiales, dans la mémoire, les chants, les prières et les coutumes qui traversent encore aujourd’hui toutes les générations des communautés juives originaires d’Algérie.

  • Le nouvel Institut Dhimmitude rendra hommage au travail pionnier de Bat Ye’or

La reconnaissance du travail pionnier de Bat Ye’or et de son défunt mari, David Littman, est plus que méritée. Elle est l’auteure de « The Dhimmi » et  de « Understanding Dhimmitude » , entre autres ouvrages. Un institut a enfin été créé pour perpétuer l’héritage de cette réfugiée d’origine égyptienne et étudier la sujétion des non-musulmans sous le joug islamique. Ce concept influence encore les relations intercommunautaires dans le monde contemporain. L’institut est hébergé par le Middle East Forum et invite les chercheurs à soumettre des propositions et des articles

Crédit photo : ChristSolidarInt, CC BY 3.0

Le Dhimmitude Institute, une nouvelle initiative hébergée par le Middle East Forum (MEF), lance un appel à candidatures pour sa série de recherches inaugurale sur « La Dhimmitude dans le monde contemporain ».

L’Institut de la Dhimmitude honore et prolonge l’œuvre pionnière de Bat Ye’or et David Littman, dont les travaux ont mis en lumière les mécanismes théologiques et politiques qui ont subordonné les populations majoritaires non musulmanes sous le joug islamique. S’appuyant sur cet héritage, l’Institut s’attache à documenter comment ces hiérarchies et ces attitudes continuent de façonner les relations interreligieuses, la gouvernance et la culture civique au XXIe siècle.

Le terme  dhimma  désigne le système islamique classique qui accordait une protection limitée aux non-musulmans en échange de leur soumission politique et sociale.

L’Institut Dhimmitude applique ce concept plus largement pour analyser comment des schémas similaires de hiérarchie, de restriction et de tolérance conditionnelle continuent d’influencer les relations intercommunautaires et les politiques étatiques dans le monde moderne.

L’Institut intègre les recherches historiques à la recherche de terrain pour examiner comment les systèmes persistants de hiérarchie et de coercition religieuses se manifestent aussi bien dans les sociétés à majorité musulmane que dans les sociétés occidentales. Lire la suite

  • Dona Gracia Nasi

Une femme à la personnalité exceptionnelle a marqué de manière unique la culture juive. Elle est considérée comme l’héroïne par excellence du judaïsme, et des Sépharades en particulier.

Doña Gracia Nasi, la femme juive la plus impressionnante de son époque, est née à Lisbonne, au Portugal, en 1510 et est décédée en 1569. Possédant un empire commercial et financier vaste et complexe en Europe, elle l’administra, le préserva et élargit le sa fortune, malgré les efforts des rois et autres dirigeants pour la retirer de son patrimoine.

Doña Gracia a sauvé des centaines de Marranes de la mort et de la persécution. Malgré ses efforts pour stabiliser l’économie et la politique de la communauté juive, il échoua. Malgré cela, elle était une femme en avance sur son temps. Il a tenté d’agir contre l’antisémitisme en imposant un boycott économique. Il a essayé de construire une patrie juive en Palestine, avec Tibériade comme base.

Par Pastorino di Giovan Michele de’ Pastorini — The Jewish Museum, Domaine public

La señora, la dame, Ha-geveret – en hébreu – a laissé une marque indélébile sur la culture juive. Sa mémoire s’est perpétuée à travers les innombrables synagogues qui portent son nom, dont celle d’Izmir, El Kal de la Señora, une synagogue très fréquentée jusqu’en 1970, avant d’être progressivement abandonnée jusqu’à devenir un poulailler.

Doña Gracia Nasi est considérée comme l’héroïne par excellence du judaïsme en général et du judaïsme séfarade en particulier. Née dans une famille de Marranes baptisées de force, elle fut contrainte d’utiliser le prénom de Beatriz de Luna, qu’elle remplaça plus tard par Gracia, Hannah, en hébreu. Son frère Agostinho Miguel était médecin judiciaire et enseignait la médecine à l’Université de Lisbonne.

En 1528, à l’âge de 18 ans, Beatriz épousa Francisco Mendes, un autre Marrane qui, avec son frère Diogo Mendes, dirigeait un empire de commerce de pierres précieuses et d’épices, ainsi que des banques dans plusieurs pays européens. Le couple a une fille nommée Brianda, connue plus tard sous le nom de Reyna. En 1537, Francisco Mendes mourut, laissant un enfant et une veuve, qui se retrouvèrent à la tête d’une immense fortune : l’empire Mendes.

L’Inquisition fut créée au Portugal en 1536 et Beatriz, consciente du danger auquel elle était confrontée dans le pays, à l’âge de 26 ans, quitta son domicile accompagnée de sa fille, de sa sœur et de son neveu João Miquez (futur Joseph Nasi), alors âgé de 13 ans. . Ils se sont rendus à Anvers, en passant par l’Angleterre et ont réussi à s’échapper, sauvant leurs biens, pour retrouver leur beau-frère Diogo Mendes. Lire la suite

  • Comment des orphelins juifs ont été exfiltrés du Yémen

Le décret relatif aux orphelins, promulgué au Yémen en 1922 par l’imamat zaïdite, imposait la conversion forcée à l’islam des orphelins juifs. Voici l’ histoire extraordinaire, racontée à Mizrahistory par Bracha, née au Yémen, du père de son amie Ziona. Ce dernier sauva des orphelins juifs du Yémen et les fit sortir clandestinement du pays.

Ce décret contraignit la communauté juive à faire passer clandestinement des enfants à Aden, protectorat britannique au Yémen, où ils seraient en sécurité. Il l’obligea également à marier des enfants dès l’âge de 12 ans pour contourner le décret.

Souvent, une tante ou un autre membre de la famille prenait en charge l’orphelin et l’élevait comme son propre enfant.

Le père de Bracha faisait du commerce entre Aden et le Yémen. Il possédait des ânes chargés de paniers. Il prenait les orphelins juifs, les plaçait de chaque côté des ânes et les ramenait à Aden.

Il n’a éveillé aucun soupçon en priant avec les musulmans comme s’il était l’un des leurs.

L’historien S.D. Goiten soutient que le décret relatif aux orphelins au Yémen fut l’une des principales raisons pour lesquelles les Juifs du Yémen souhaitaient quitter le pays. Environ 55 000 Juifs furent transportés par avion en Israël en 1949.

Bracha, interviewé par Mizrahistory

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  • Un voyageur juif affirme que les habitants « rayonnaient d’amour pour Israël » lors de son voyage en Syrie.

Le voyage d’Avi Gold en Syrie se distingue par l’affection inattendue qu’il a reçue des habitants, notamment une rencontre particulière avec l’un des derniers Juifs de Damas.

Le globe-trotteur juif Avi Gold a déclaré que lors d’un récent voyage en Syrie , au lieu de rencontrer de l’hostilité, il avait rencontré des personnes qui exprimaient leur affection pour le peuple juif et Israël.

Gold, qui a évoqué son voyage à Walla la semaine dernière, en Syrie, a raconté que les gens l’avaient embrassé et lui avaient offert des bonbons. Il a également rapporté que les habitants lui avaient confié souhaiter le retour des Juifs d’origine syrienne.

Lors d’une visite dans une ancienne synagogue de Damas, Gold raconta avoir rencontré Bechor Sinmentov, que l’on croyait être l’un des derniers Juifs vivant encore dans la ville. Cette visite ayant eu lieu avant les fêtes juives de Roch Hachana et de Yom Kippour, Gold offrit un shofar à Sinmentov.

Gold a ensuite décrit comment Sinmentov était une figure locale « optimiste et positive », et que des membres du public l’interpellaient en criant : « Am Yisrael Chai (le peuple d’Israël vit) ».

« Il était clair [que les habitants] comprenaient que j’étais juif parce que j’étais avec Sinmentov », a déclaré Gold.

Avi Gold, ici en compagnie de Bekhor Simantov, tient un shofar

Les Syriens qu’il a rencontrés « rayonnaient d’un amour immense pour Israël », a déclaré Gold, décrivant sa visite en Syrie comme « le voyage que je n’oublierai jamais ».

Gold a raconté avoir rencontré des personnes de toutes origines ethniques et que tout le monde s’était montré « incroyablement accueillant ».

« J’ai déclaré ouvertement à presque tout le monde que j’étais juif et israélien, et je n’ai reçu que des réactions positives », a-t-il confié à Walla.

La rencontre avec un Juif émeut les Syriens aux larmes.

Gold a ensuite raconté comment il avait rencontré plusieurs Syriens qui n’avaient jamais rencontré de Juif et qui avaient été émus aux larmes par cette nouvelle expérience.

Il a comparé son expérience en Syrie à celle qu’il avait vécue dans d’autres pays musulmans, notamment l’Afghanistan, le Pakistan, le Bangladesh et le Brunei, où les gens qui voient rarement des Juifs « les imaginent peut-être avec de longs nez, des vêtements sales et un sac de pièces d’or ».

L’un des moments forts pour Gold a été la visite d’une ancienne synagogue de Damas en compagnie d’un petit groupe de Juifs d’origine syrienne ayant fui le pays en 1994. Après des décennies de fermeture, la synagogue a rouvert ses portes, permettant au groupe d’y tenir une prière. Lire la suite

  • Il y a quatre-vingts ans, plus de 130 Juifs ont été assassinés en Libye

Il y a quatre-vingts ans, cette semaine, les Juifs de Tripolitaine, en Libye, étaient victimes d’un pogrom brutal qui dura trois jours. Judah Benzion (Ben) Segal (1912-2003), professeur à la School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres, servit comme capitaine dans l’administration militaire britannique en Tripolitaine entre 1945 et 1946. Le Jewish Chronicle  (13 novembre 1970) publia ses souvenirs de ce pogrom majeur qui avait eu lieu à Tripoli 25 ans plus tôt (les 4 et 5 novembre 1945), faisant 130 victimes et s’étendant aux banlieues et villes environnantes. Comme lors du Farhud en Irak, l’armée britannique tarda à réagir aux émeutes. (Source :   blog de Daphne Anson )

Il était 9 h 30, un vendredi matin, jour férié pour les membres musulmans de mon service. Mais aucun des fonctionnaires chrétiens n’était encore arrivé. Un silence pesant régnait. Je remarquai soudain l’absence de circulation. Mal à l’aise, je mis de côté mon courrier et sortis dans la fraîcheur du soleil. J’aperçus une maison, puis une autre, et enfin une succession de maisons en béton de la Ville Nouvelle, arborant sur leurs façades l’inscription fraîchement peinte « Italiano ». Le message était clair.

Si je n’avais pas compris, j’allais bientôt être éclairé. Un grognement sourd se fit entendre au loin. Soudain, ils apparurent : des centaines de jeunes voyous, déferlant sur la route par groupes de dix ou quinze en criant « Yahud, Yahud ! »

C’est le choc, et non le courage, qui m’a poussé à tenir bon, et, me voyant en uniforme, ils m’ont contourné.

Synagogue de Zliten avant la Seconde Guerre mondiale

Puis les pillages ont commencé, les vitrines des magasins ont été brisées et les portes défoncées.

J’ai visité les écoles juives du ghetto. Il y avait peu de panique. Les enfants qui habitaient à proximité avaient été renvoyés chez eux ; ils n’avaient rien à craindre, car le quartier juif était trop densément peuplé pour que même les plus audacieux des émeutiers puissent s’y infiltrer.

Le personnel, composé en grande partie de Juifs italiens, était regroupé en un petit cercle, parlant à voix basse et élaborant calmement ses plans avec leur responsable, une professeure romaine, petite femme un peu gauche au nez aquilin et au sourire nerveux. J’ai fait monter quelques enfants dans mon camion et les ai ramenés à leurs mères dans la Ville Nouvelle.

D’un bâtiment isolé, j’entendis des gémissements. Dans la cour nue, une vieille femme juive vêtue d’un habit arabe était assise par terre, le visage strié de sang, se balançant d’avant en arrière en gémissant de façon rythmée. À quelques mètres de là, un homme gisait, enveloppé dans son manteau ; sa tête avait été fracassée comme les casseroles bon marché à côté de lui. Où était passée la foule ? Par où était-elle entrée ? Il était inutile d’interroger la femme ; Dieu avait donné et Dieu avait repris.

La police et l’armée avaient été alertées. Je suis rentré à mes quartiers, et le contraste était saisissant. Dans la villa somptueuse du mess, tout semblait normal. La fontaine crépitait au soleil, des transats étaient disposés, comme d’habitude, sous les arcades, et des apéritifs étaient prêts sur la table. Les domestiques m’ont rappelé que le brigadier était parti en permission au Caire. Et à quelques centaines de mètres seulement, des assassins traquaient leurs victimes.

Ce sont les Juifs des villages environnants, pris au dépourvu, qui se sont retrouvés impuissants, et les massacres furent nombreux – je crois qu’il y en eut plus de 130. On pouvait cartographier la progression des meurtres, des viols et des pillages qui, partis de Tripoli, se propageaient à travers la campagne – d’est en ouest et de sud en sud – telle une contagion bien organisée. Parfois, un ou deux hommes suffisaient à stopper l’avancée des violences – comme à Homs, où un courageux officier britannique et un médecin juif d’Alexandrie se postèrent à l’entrée du quartier juif et menacèrent d’abattre le premier émeutier qui s’approcherait. Lire la suite

Lycée Thiers Marseille_1909, Domaine public
  • Albert Cohen, romancier de la totalité

Albert Cohen est le plus souvent considéré comme un écrivain français, alors qu’il est né citoyen ottoman et fut naturalisé suisse. Il est l’auteur d’un chef-d’œuvre qui lui permet d’accéder à la célébrité sur le tard : Belle du Seigneur (1968). Il est mort le 17 octobre 1981, il y a quarante ans. Cet anniversaire est l’occasion de revenir dans K., grâce à Maxime Decout — l’auteur d’Albert Cohen. Les Fictions de la judéité — sur la figure de celui qui fut le représentant de l’Agence juive pour la Palestine avant de se consacrer essentiellement à son œuvre, où se mêlent un lyrisme et une invention narrative hors norme – sans compter une puissante réflexion sur la judéité et le judaïsme. En 1925, Albert Cohen fonde une éphémère mais fondamentale Revue juive (cinq numéros) dont nous reproduisons à la fin de ce texte la Déclaration d’intention initiale.

Fils unique d’une famille juive, Albert Cohen naît à Corfou en 1895 et émigre avec ses parents à Marseille à l’âge de cinq. C’est en 1915 qu’il emménage pour la première fois à Genève où il suit des études de droit. En 1926, il entame une carrière de fonctionnaire international en entrant au BIT (Bureau International du Travail), un poste qu’il occupera jusqu’en 1932. Après avoir passé une partie de la guerre à Londres en tant que représentant de l’Agence juive pour la Palestine, il retourne en 1947 à Genève où il est nommé directeur du service de protection juridique et politique des réfugiés à l’ONU avant de se consacrer entièrement à l’écriture.

C’est durant toutes ces années que se prépare Belle du Seigneur, qui est assurément le roman de prédilection des lecteurs de Cohen. Pour quelles raisons ? Au-delà de l’immense succès qu’il a connu à sa parution, et qui ne s’est pas démenti depuis, il s’agit d’un roman de la passion, l’un des plus intenses qui soit, et cela bien qu’il soit publié à une époque où les histoires d’amour en littérature semblent avoir fait long feu. Mais il s’agit aussi d’un livre somme dans lequel toutes les tentations et les obsessions d’Albert Cohen se cristallisent et s’exacerbent jusqu’à l’ambiguïté et la totalité. Lire la suite

Par Georges Biard, CC BY-SA 3.0
  • Tchéky Karyo: « élevé dans le respect de mes racines juives »

Tchéky Karyo « J’ai été élevé dans le respect de mes racines juives »

L’acteur franco-turc Tchéky Karyo, qui a joué dans environ 80 films dont L’Ours de Jean-Jacques Annaud et «Nikita» de Luc Besson, est décédé vendredi à l’âge de 72 ans, a annoncé à l’AFP son agente Elisabeth Tanner. «Valérie Keruzoré, son épouse, et leurs enfants ont la douleur de faire part de la disparition de Tchéky Karyo emporté par un cancer ce vendredi 31 octobre», indique un communiqué de sa famille transmis à l’AFP.

Né à Istanbul en 1953, Tchéky Karyo s’était fait connaître du grand public à la fin des années 1980 en tenant le premier rôle dans L’Ours, grand succès en salles avec près de neuf millions d’entrées, où il campait un chasseur de plantigrades pris de remords. En 1990, le comédien au regard perçant et à la mâchoire carrée avait enchaîné avec un autre succès en jouant le rôle ambigu de l’agent recruteur de Nikita, redoutable tueuse à gage incarnée par Anne Parillaud devant la caméra de Luc Besson.

En 2015, à l’occasion de la sortie de « Belle et Sébastien » l’aventure continue de Christian Duguay, Tchéky Karyo revient avec émotion sur la souffrance de sa famille pendant la Shoah. « Toute la famille de ma mère a subi la violence du nazisme. Ma mère n’en parlait pas beaucoup, mais c’était très présent. C’est dur pour moi de revenir sur cette période : une partie de la famille déportée, ma mère cachée au-delà de la ligne de démarcation et qui doit souvent s’échapper de familles maltraitantes. Elle vivait en France. Avec sa famille, ils venaient de Salonique. Ce sont des juifs d’origine espagnole qui à l’époque de l’Inquisition ont été accueillis par l’empire Ottoman. Ces juifs se sont répartis en Grèce, en Turquie, en Hongrie, jusqu’en Russie pour certains, dans l’Italie du sud comme Primo Lévi ou en Bulgarie pour Elias Canetti. On parlait le ladino »

A propos du rapport au judaïsme (entretien dans Actualité Juive en 2015) il répond en ces termes: « Je ne suis pas très impliqué. Ma fille qui a une quarantaine d’années est plus dans la pratique car élevée par sa mère juive tunisienne, donc beaucoup plus dans la tradition que moi. La transmission par la nourriture compte aussi, mais ma mère ne cuisinait pas. Ma tante, rescapée d’Auschwitz qui a brûlé son numéro sur le bras était très attachée aux racines comme mon père. Dans ma famille en Turquie, ils faisaient shabbat et les fêtes. Une fois en France, mon père ne pratiquait pas, il ne faisait que Kippour. Mais cela ne nous empêchait pas avec ma mère de penser à Roch Hachana, Soukkot, Pessah quand c’était le moment. Nous vivions en France, mais mon père m’a emmené faire ma bar mitzva en Turquie d’où nous venions. J’ai été élevé dans le respect de mes racines juives, mais pas dans l’obligation de la pratique. 

Cinéma d’auteur

La carrière de ce polyglotte maîtrisant le français, l’anglais, l’espagnol et l’arabe avait débuté dans le cinéma d’auteur français, notamment en 1982 devant la caméra de Chantal Akerman pour Toute une nuit et devant celle d’Eric Rohmer en 1984 dans Les Nuits de la pleine lune. Sa filmographie éclectique l’a fait côtoyer Jean-Pierre Jeunet dans Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain (2001) et l’a porté vers des cinéastes étrangers, notamment le Brésilien Walter Salles (Terra Estrangeira, 1995) ou l’Américain Ridley Scott dans 1492: Christophe Colomb aux côtés de Gérard Depardieu.

Tchéky Karyo a également eu une longue carrière sur les planches et s’était notamment produit au Festival d’Avignon au début des années 1980. «Ce métier m’a aidé à devenir un homme meilleur. L’art dramatique est un moyen d’aller sur un espace réservé et magique dans lequel on entre en compagnie d’autres personnes qui ont besoin aussi de cette pulsion et peut-être de prendre du recul par rapport à eux-mêmes», déclarait-il en 2017 dans les colonnes du journal Midi Libre. Lire la suite

Evénements en cours ou à venir

« RENCONTRES et DÉDICACES » autour du Livre Photo TIKKOUN OLAM de Léa MarcianoMercredi 26 novembre 2025 à 20h – Le Centre Européen Du Judaïsme

Le Centre Européen du Judaïsme et son Président Joël Mergui sont heureux de vous convier à une soirée inédite

« Parce que réparer le monde, c’est aussi commencer par là où il a été brisé »

100% des bénéfices du livre sont reversé au kibboutz Nir Oz.

Avec les interventions de
Leah Marciano, Photographe
Samuel Madar , Éditorialiste politique
Ariel Wizman, Modérateur

Réservation

  • Judaïsme et politique – mercredi 3 et jeudi 4 décembre 2025 – 12:30 -14:00 – MAHJ –

5e édition du Nouveau colloque des intellectuels juifs (NCIJ), organisé par le collège des études juives et de philosophie contemporaine de l’université Paris-Sorbonne (Centre Emmanuel Levinas)
Direction scientifique : Danielle Cohen-Levinas et Perrine Simon-Nahum

Dans la suite des précédents colloques, le 5e Nouveau colloque des intellectuels juifs pose la question des rapports du judaïsme au politique et de la place du politique dans l’existence juive. On s’interrogera sur la pertinence de certains notions (communauté, exil ou diaspora) qui traversent l’histoire du judaïsme depuis l’Antiquité. On étudiera les réalités sociales et politiques auxquelles renvoient les notions de souveraineté ou de communauté. On abordera la place qu’occupe la figure de la Justice dans la tradition et ses reformulations. Les notions centrales de la Terre et du Peuple conduiront à poser la question de la place qu’occupe à travers les âges la relation à Israël.

Avec le soutien de la Fondation du Judaïsme français Réservation

  • Le quartier juif médiéval de Rouen. Une relecture archéologique – Jeudi 20 novembre 2025 – 12:30 -14:00 – MAHJ

Conférence de Manon Banoun, université Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Dans le cadre du cycle Art et archéologie du judaïsme

Le quartier juif médiéval de Rouen est caractérisé par plusieurs découvertes archéologiques depuis les années 1970, parmi lesquelles la « Maison Sublime ». Il s’agit d’un édifice roman comportant des graffiti hébraïques découvert fortuitement en 1976 sous la cour du palais de justice, et qui a suscité des controverses concernant sa fonction et ses possibles usages au cours du Moyen Âge. La juiverie rouennaise médiévale, centrée autour de l’actuelle rue aux Juifs, ainsi que les bâtiments médiévaux mis au jour le long de cette dernière, ont fait l’objet de nombreux travaux historiques et archéologiques. Ces derniers ont été repris et actualisés dans le cadre d’une thèse d’archéologie démarrée en 2020, ainsi que d’une opération d’archéologie programmée débutée en 2023, qui ne concerne, pour sa part, que la « Maison Sublime ». Seront donc présentés les résultats de ces travaux archéologiques portant sur la topographie du quartier juif, afin de répondre à plusieurs questionnements : est-il possible de localiser plus ou moins précisément les habitations juives et chrétiennes au sein du quartier juif au second Moyen Âge ? Où se trouvaient les équipements collectifs et cultuels de la communauté juive ? Dans quelles mesures est-il possible d’associer les bâtiments médiévaux découverts le long de la rue aux Juifs à une occupation juive ancienne ? En somme, comment est-il possible de caractériser l’occupation juive à Rouen au second Moyen Âge par le biais des données archéologiques ? Billetterie

Nouvelles lectures

  • Les X de A à Z – répertoire affectueux des polytechniciens de Hubert Lévy-Lambert (X1953)

Ce livre a pour ambition de brosser le portrait de polytechniciens qui se sont illustrés ou ont défrayé la chronique depuis la création de l’X en 1794, y compris dans des domaines où on ne les attendait pas a priori.

De A à Z, vous y trouverez près de 2.000 polytechniciens, soit 3,4 % des 58.000 X entrés à l’Ecole depuis sa création. Près de la moitié sont vivants. Vous ne vous étonnerez pas de trouver banquiers, chercheurs, entrepreneurs ou héros mais vous serez surpris de tomber sur artistes, écrivains, médecins ou religieux, perplexe devant collégiens, commissaires, inspecteurs ou licenciés et horrifié devant complotistes, indignes ou rebelles.

Vous découvrirez que ce sont des X qui ont créé le Tiercé, la TVA, les 24 Heures du Mans, le Sillon, la Société des chemins de fer russes, les Chemises Lacoste, le Musée des beaux-arts de Quimper, Sciences Po, l’Organisation internationale du travail, la Fondation de France, le Club alpin français, l’éditeur Gauthier-Villars, l’Alliance israélite universelle, la soie artificielle…

Finalement, vous vous direz que, si l’X n’existait pas, il faudrait l’inventer !

Édition : Sabix, 380 pages LIre la suite

  • Adieu Babylone de Naïm Kattan

Bagdad ne fut pas toujours synonyme de dictature et de passions guerrières. Longtemps, au contraire, l’héritière de l’ancienne Babylone garda en son sein les traces d’une diversité culturelle unique en son genre, où les communautés cohabitaient pour le pire, parfois, mais aussi pour le meilleur. Naïm Kattan, l’un des intellectuels les plus brillants de la francophonie, est un témoin privilégié de ce passé ignoré par beaucoup. Son adolescence de «Juif arabe» s’est déroulée au coeur des multiples contradictions d’une Bagdad alors soumise aux répercussions de la Seconde Guerre mondiale. Aussi épris de patriotisme irakien que ses compagnons musulmans, il dut se frayer un chemin d’homme dans un univers riche mais complexe, entre tradition et modernisme, entre son antique communauté juive et la culture arabe, entre le refus du colonialisme anglais et la fascination pour un Occident aux séductions irrésistibles. Puis la création de l’État d’Israël rendit dramatique la situation déjà bien précaire des Juifs irakiens, et le départ devint quasi inévitable… Adieu, Babylone! Ces mémoires pleins de vie et d’intelligence, publiés pour la première fois il y a trente ans, ont pris aujourd’hui une densité tout à fait singulière. Lire la suite

Édition : Albin Michel, 307 pages

Bonnes lectures !

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