Les Djeraoua

djeraoua

Par Didier Nebot

En se fondant sur plusieurs auteurs arabes et en particulier justement sur Ibn Khaldoun, on peut préciser la répartition des tribus juives en Afrique à cette époque (à l’exception des juifs des villes côtières). Il y avait les Djéraoua dans le massif des Aurès, les Nefouça dans le Sud tunisien et la Libye actuelle ( Il existe de nombreuses traces archéologiques de cette présence, répertoriées notamment par Slouschz.), la grande tribu des Médiouna dans la région de Tlemcen, les tribus des Behloula, des Rhiata, des Fazaz et des Fendéloua, dans le Maroc actuel. Elles se convertirent toutes, majoritairement, plus tard à l’islam.

Penchons-nous sur les Djéraoua, dont la Kahéna fut la reine. Cette tribu dut arriver dans le massif des Aurès aux alentours de l’année 483, date à laquelle cette région se déclara indépendante. Tant que Rome contrôlait le pays, il fut impossible à ces tribus rebelles de briser les limes romains et de remonter vers le nord, mais, dès l’effondrement de l’Empire, plus rien ne s’opposa à ce qu’elles quittent les steppes présahariennes et recherchent des terres moins hostiles. Or les Aurès correspondaient tout à fait à ces critères, et c’est là que les Djéraoua purent s’installer, s’organiser et s’étendre sans entraves.

Si l’on suit la généalogie des chefs djéraoua ( Dahia, fille de Tabet, fils de Nicin, fils de Baoura, fils de Meskeri, fils d’Afred, fils d’Ousila, fils de Guerra)., selon plusieurs auteurs arabes, on s’aperçoit que Guerra, le premier ancêtre connu de la Kahéna, vivait à cette époque. Ce qui semble constituer un argument supplémentaire pour penser que les Djéraoua aient envahi les Aurès vers 483. En effet, du temps des Romains, ces montagnes abritaient des populations sédentaires pratiquant une agriculture intensive dans le but d’alimenter les greniers de l’Italie ; or, deux siècles plus tard, le changement est radical, les habitants sont des semi-transhumants pratiquant l’élevage. Manifestement, ce ne sont plus les mêmes individus, mais des nomades récemment arrivés en ces lieux.

Ibn Khaldoun les localise très expressément dans l’Aurès oriental. Ils campaient habituellement sur le Djebel Mennchar, longue colline couverte de genévriers, qui s’étend au nord de Khenchela et domine la plaine des Haractas. Ils étaient maîtres de la vallée de l’oued el-Arab, le Chélia, le Djebel Mamel, le haut oued Abdi et la vallée supérieure de l’oued el Abiod. Les Djéraoua sont différents des Aoureba de Koceila. Ce ne sont pas des Bérénès mais des Botr. (Il s’agit cette fois-ci de mots arabes l’équivalent des mots latins de l’époque antérieure désignant les sédentaires et les nomades.)

Dans ces régions difficiles, très morcelées des Aurès, il était impossible pour des sédentaires, pacifiques, ne quittant pratiquement jamais leurs villages, ayant subi depuis des siècles le joug de l’envahisseur romain ou byzantin, de s’unir et de créer une force susceptible de peser sur les destinées de la région. Ce n’était pas le cas des Djéraoua de mœurs rudes, nouveaux venus habitués aux guerres et aux razzias. Juifs ou judaïsant, aux convictions fermes, rebelles à toute idée nouvelle, jaloux de leur liberté, ils s’imposèrent auprès de leurs voisins. Car ils disposaient d’un atout redoutable qui leur avait permis de se faire entendre des tribus sédentaires récalcitrantes, le chameau, véritable explication de leur puissance.

Beaucoup d’auteurs, arguant du manque de clarté des textes dont on dispose, réfutent l’hypothèse d’une influence juive importante dans cette région à cette époque. Pourtant les textes arabes eux-mêmes l’attestent, citons, outre Ibn Khaldoun, Beladzori, El-Bekri, Ibn el-Athir, Ibn Adzari, El-Tedjani, El-Kaïra, Moulay Ahmed, En-Nowaïri, tous auteurs très anciens. Voilà un autre extrait d’Ibn Khaldoun :

« La grande nation de religion juive des Djéraoua habitait l’Ifrikia et le Mghreb dans une indépendance absolue. Longtemps après la première apparition de l’Islam en Afrique, les djéraoua se distinguèrent par leur puissance et le nombre de leurs guerriers. Ils montrèrent aux Francs (les byzantins) établis dans les villes une soumission apparente, et, pour rester en possession du pays ouvert, ils prêtèrent à ceux-ci l’appui de leurs armes à chaque réquisition.

 Par ailleurs, on a retrouvé en ces lieux plusieurs preuves de la présence des descendants des juifs de Cyrénaïque, qui, il n’est pas inutile de le rappeler, ne pouvaient approcher des côtes et qui s’étaient mêlés aux Berbères de l’intérieur. Rappelons aussi la présence de nombreuses nécropoles préislamiques et typiquement juives dans la région des Aurès, fief de la Kahéna.

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